Les (néo) Frères musulmans et le nouvel esprit capitaliste. Entre rigorisme moral, cryptocapitalisme et anticapitalisme

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Dans le n° 5 de En Dialogue (p.54-55), avait été présenté le livre paru en 2017 de Florence Bergeaud-Blackler sur « le marché halal ou l’invention d’une tradition ». On y découvrait que le halal ne représentait pas seulement un business et un concept religieux, mais aussi un mode de vie, d’être et d’adoration. Trois ans plus tard, Haoues Seniguer, spécialiste de la sociologie politique des communautés musulmanes et du monde musulman, nous invite à réfléchir dans un contexte français – et plus spécialement dans la galaxie des Frères musulmans – au rapport qu’a l’islamisme en France avec le capitalisme.

Pour cela, l’auteur s’est intéressé à six personnalités du champ islamique français. Attentif à leurs discours et à leurs comportements, il a établi une typologie, reprenant en partie celle établie par Samir Amghar. Il y a les « autonomes » comme Tariq Ramadan, intellectuel suisse, et Yamin Makri, à la tête de l’Union française des consommateurs musulmans et co-fondateur des éditions Tawhîd. Sans être des membres à part entière des Musulmans de France (ex-UOIF), ils restent influencés par les idéologues historiques comme Hassan al-Banna. Pour les « organiques », il a retenu Sofiane Meziani, enseignant au lycée Averroès de Lille, et Nabil Ennasri, président du Collectif des musulmans de France. Ils assument pleinement leur appartenance aux Frères musulmans. Les « dissidents » sont représentés par Abdelaziz Chaambi, président de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie, et un imam d’une mosquée savoyarde qui a souhaité rester anonyme. En contre-point, sont évoqués les « intégralistes » comme l’intellectuel suisso-marocain Reda Benkirane et Yannis Mahil, militant au Forum of European Muslim Youth and Student Organizations. Ces derniers veulent déconstruire le paradigme capitalistique musulman.

A travers leurs portraits, se mesure l’intérêt d’une étude qui méritera d’être discutée, vu son côté novateur. Elle nous sort du champ cultuel ou associatif pour nous plonger dans les champs économique et éthique en rapport avec le politique et le spirituel. Elle ouvre un débat nécessaire.

Pour l’auteur, en effet, le capitalisme et l’idéologie (néo) islamiste font bon ménage. Pour lui, les premiers théoriciens de l’islam politique (Hassan al-Banna, Sayyid Qutb) font apparaitre de facto que la culture et l’entretien d’un islam intégral sont compatibles avec les dynamiques du marché libéral contemporain. Mais si les « organiques », « autonomes » et « dissidents » sont critiques à l’égard du néolibéralisme économique, cela ne les empêche pas de déployer un « nouvel esprit capitalistique » où le capitalisme favorisera l’épanouissement matériel de l’individu, tout en ne remettant pas en cause une morale religieuse prescriptive et prohibitive qu’il pourra même servir. Souvenons-nous du marché du hallal ou du burkini, produit « religieux » contradictoire de la modernité capitalistique.

Père Vincent Feroldi

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