Le message du Pape au Maroc

De retour de Rabat où il participait au 28ème voyage apostolique du Pape François, Mgr Jean-Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille et président du Conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux courants spirituels, analyse les discours prononcés par le Pape à Abu Dhabi (Emirats Arabes Unis), Rabat et Témara (Maroc)…

affiche

Les 30 et 31 mars 2019, c’est au Maroc, à l’invitation du roi Mohammed VI et des deux évêques du pays, que le pape François a effectué son vingt-huitième voyage apostolique sur le thème « Serviteur de l’espérance ». Ce voyage fut bref mais très dense, se déployant tout à la fois à la rencontre des musulmans, au chevet des migrants et aux côtés des chrétiens.

À la rencontre des musulmans

Comme il l’avait fait au Caire en avril 2017 et surtout à Abu Dhabi en février 2019, le Pape est venu en frère, pèlerin de la paix. « As-Salam Alaikum (Que la paix soit sur vous) ! » s’est-il exclamé sur l’esplanade de la Tour Hassan, devant les autorités, les représentants de la société civile et le corps diplomatique. Déjà à Abu-Dhabi, il avait placé son voyage sous le signe de la rencontre et de la paix :

Avec un esprit reconnaissant au Seigneur, en ce huitième centenaire de la rencontre entre saint François d’Assise et le sultan al-Malik al-Kâmil, j’ai accueilli l’opportunité de venir ici comme croyant assoiffé de paix, comme frère qui cherche la paix avec les frères. […] Nous aussi aujourd’hui, au nom de Dieu, pour sauvegarder la paix, nous avons besoin d’entrer ensemble, comme une unique famille, dans une arche qui puisse sillonner les mers en tempête du monde : l’arche de la fraternité.

Les deux voyages apostoliques d’Abu-Dhabi et de Rabat sont inspirés par la rencontre entre François d’Assise et le Sultan lors du siège de Damiette par les croisés en 1219. On en était alors à la cinquième croisade. Frère François et Frère Illuminé, bravant les peurs et les interdits, rencontrèrent pendant plusieurs jours le Sultan al-Malik al-Kâmil. Ils n’obtinrent ni le martyre auquel ils aspiraient, ni la conversion du Sultan pour laquelle ils avaient prié. Mais s’ils rentrèrent « bredouilles », quelque chose s’était pourtant passé, quelque chose de grand et de fragile à la fois, qui marquera à jamais les deux frères. De Jacques de Vitry à saint Bonaventure, nombreux sont les contemporains qui ont en vain essayé de comprendre. Même les frères franciscains qui, l’année suivante, furent martyrisés à Marrakech, n’avaient visiblement pas compris l’expérience vécue par François.

C’est ce caractère novateur du geste de saint François, cherchant d’abord la fraternité sans craindre d’être à la fois rejeté par le Sultan et incompris par les croisés, qui inspire le pape François dans ses rencontres et ses initiatives envers les musulmans, comme par exemple la signature avec le Grand Imam d’Al-Azhar d’un Document sur la fraternité et avec le Roi du Maroc d’un appel commun sur le statut de la ville de Jérusalem.

Au chevet des migrants

Après une visite à l’Institut Mohammed VI pour la formation des Imams, le pape François s’est rendu au siège de la Caritas Maroc pour rencontrer les migrants. La question est délicate, mais le Pape s’y implique pleinement depuis le début de son pontificat. Peu à peu, il a affiné son discours et proposé quatre verbes (accueillir, protéger, promouvoir et intégrer) pour baliser une feuille de route pour tous les acteurs de ce processus, en premier lieu les personnes migrantes elles-mêmes. Devant le Roi, il avait exprimé son soutien à l’engagement du Maroc sur les questions migratoires :

De ce point de vue, […] en décembre dernier, la Conférence intergouvernementale sur le Pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulière, a adopté un document qui entend être un point de référence pour toute la communauté internationale. […] J’espère que le Maroc qui, avec une grande disponibilité et une délicate hospitalité a accueilli cette Conférence, voudra continuer à être, dans la communauté internationale, un exemple d’humanité pour les migrants et les réfugiés, afin qu’ils puissent être, ici comme ailleurs, accueillis avec humanité et protégés, qu’on puisse promouvoir leur situation et qu’ils soient intégrés avec dignité.

Le lendemain matin, le Pape a effectué une visite privée au Centre rural des services sociaux de Temara, tenu par les Filles de la Charité. Le message du Pape sur ces questions n’est pas nouveau, mais ce voyage apostolique au Maroc, pays situé sur l’un des principaux axes de migration de l’Afrique vers l’Europe, lui a offert l’occasion de le réaffirmer avec force.

Aux côtés des chrétiens

Mais le moment le plus émouvant de ce voyage fut certainement celui de la rencontre du Pape avec les prêtres, les religieux, les consacrés, et les membres du Conseil œcuménique des Églises dans la cathédrale Saint-Pierre de Rabat. Le Pape commença par écouter le Père Germain et la Sœur Mary qui lui présentèrent l’assemblée. Il se leva pour saluer le frère Jean-Pierre (94 ans), dernier frère rescapé de Tibhirine, qui vit aujourd’hui au monastère Notre-Dame de l’Atlas à Midelt, et la sœur Ersilia (97 ans), franciscaine missionnaire de Marie depuis quatre-vingts ans, vivant aujourd’hui à Casablanca. Puis il prononça un magnifique discours, élaborant une petite théologie de la mission à partir de l’expérience de dialogue vécue par l’Église du Maroc.

Prenant le relais du message que Jean-Paul II, trente-quatre ans plus tôt, avait délivré aux chrétiens du Maroc auxquels il rappelait l’importance non pas de faire nombre, mais surtout de faire signe, le pape François commenta la parabole du levain :

Jésus ne nous a pas envoyés pour que nous devenions les plus nombreux ! Il nous a appelés pour une mission. Il nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain : le levain des béatitudes et de l’amour fraternel […]. Cela signifie, chers amis, que notre mission de baptisés, de prêtres, de consacrés, n’est pas déterminée particulièrement par le nombre ou par l’espace que nous occupons, mais par la capacité que l’on a de produire et de susciter changement, étonnement et compassion ; par la manière dont nous vivons comme disciples de Jésus au milieu de celles et ceux dont nous partageons le quotidien […]. Autrement dit, les chemins de la mission ne passent pas par le prosélytisme, qui conduit toujours à une impasse, mais par notre manière d’être avec Jésus et avec les autres. Ainsi le problème n’est donc pas d’être peu nombreux mais d’être insignifiants, de devenir un sel qui n’a plus la saveur de l’Évangile ou une lumière qui n’éclaire plus rien (cf. Mt 5, 13-15).

[…] Parce qu’être chrétien, ce n’est pas adhérer à une doctrine, ni à un lieu de culte, ni à un groupe ethnique. Être chrétien, c’est une rencontre. Nous sommes chrétiens parce que nous avons été aimés et rencontrés et non parce que nous sommes des fruits du prosélytisme. Être chrétiens, c’est se savoir pardonnés et invités à agir de la même manière dont Dieu a agi avec nous, puisqu’« à ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35).

Paul VI avait parlé de « dialogue de salut » pour désigner le geste par lequel Dieu se révèle, engageant avec l’humanité une salutaire « conversation » que la Bible raconte sous la forme d’une histoire d’Alliance. Et il avait greffé sur cette théologie dialogale de la révélation une compréhension de la mission de l’Église comme devant elle aussi prendre la forme d’un dialogue avec toute l’humanité. François reprend cette intuition en reliant le thème du dialogue avec celui de la fraternité :

En ces terres [du Maroc], le chrétien apprend à être sacrement vivant du dialogue que Dieu veut engager avec chaque homme et chaque femme, quelle que soit sa condition de vie. […] Ainsi quand l’Église, fidèle à la mission reçue du Seigneur, « entre en dialogue avec le monde et se fait conversation » (Ecclesiam suam 67), elle participe à l’avènement de la fraternité qui a sa source profonde non pas en nous, mais dans la Paternité de Dieu.

L’après-midi, lors de la célébration eucharistique regroupant plus de dix mille personnes, le Pape poursuivit dans la même veine en commentant l’Évangile du jour, la parabole du père et des deux fils. Puis il conclut son voyage par un dernier encouragement :

Je voudrais de nouveau vous encourager à persévérer sur le chemin du dialogue entre chrétiens et musulmans et à contribuer ainsi à ce que cette fraternité devienne visible, à ce qu’elle devienne universelle, parce qu’elle a sa source en Dieu. Soyez ici les serviteurs de l’espérance dont ce monde a besoin !

Et François repartit vers Rome. Une fois de plus, il venait de mettre en œuvre le programme du Poverello d’Assise dont il avait repris le prénom au soir de son élection. Ainsi, Dame Pauvreté l’avait-elle conduit à Lampedusa pour sa première sortie hors de Rome, appelant sans cesse de ses vœux une Église pauvre au service des pauvres ; ainsi, l’invitation à la joie parfaite du pauvre d’Assise avait-elle retenti dans nombre d’exhortations papales, d’Evangelii gaudium à Gaudete et exsultate. Ainsi le cantique des créatures de saint François avait-il inspiré l’admirable encyclique Laudato si. Et c’est bien le huitième centenaire de la rencontre de saint François et du Sultan à Damiette qui entraîne cette année le pape François sur les chemins du dialogue islamo-chrétien, afin de consolider la fraternité au sein de l’unique famille humaine.

Puisse ce programme continuer à renouveler l’Église de l’intérieur pour qu’elle puisse être sel de la terre et lumière du monde, non pas selon une gloriole mondaine, mais en donnant corps, avec discrétion et humilité, au levain des béatitudes et de l’amour fraternel.

+ Jean-Marc Aveline

Source : Revue diocésaine de Marseille, avril 2019

rabat_cathedrale

Agenda

En dialogue

ED9-COUVERTURE

Le mariage islamo-chrétien

le-mariage_col-droite

Twitter