Perspectives et espoirs en cette fin d’année 2022

Il n’est pas très facile de revenir sur une année entière et d’anticiper l’avenir. Mais en cette fin de 2022 où l’inquiétude domine, nous laisser aller à une vision binaire ne serait ni juste ni profitable. Certes, on ne peut pas dire que l’année 2022 fut légère, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle fut sans espérance.

La canonisation de Charles de Foucauld : une boussole de fraternité

Pour les catholiques du monde entier, la figure de Charles de Foucauld canonisé le 15 mai 2022 et fêté désormais le 1er décembre, reste une boussole de la fraternité la plus radicale, la plus évangélique. Lui qui voulait répandre partout le nom du Christ s’est aventuré au fin fond de pays arides où des musulmans lui ont même sauvé la vie en se privant pour lui. Il est le rappel pour tous les chrétiens que la première annonce de l’évangile repose premièrement sur une « qualité de présence », c’est-à-dire une « radicale présence de charité ». C’est toujours d’abord une manière d’habiter le pays d’autrui, de lui être présent, de se laisser accueillir et de tisser avec lui la confiance, parfois même de recevoir de lui la vie. Alors, sans doute, l’évangile peut fleurir. Charles de Foucauld a compris très vite que la spiritualité, le témoignage, l’évangile ne font pas bon ménage avec une stratégie politique et militaire, même drapée d’ambitions « civilisationnelles ». Evêque de Laghouat au Sahara, depuis 2017, John McWilliam rappelle qu’il s’agit de témoigner de l’Evangile à travers une présence pleine de bonté : « Et si nous n’étions pas là, comment les gens qui y habitent se feraient-ils une idée sur les chrétiens ? Comment se rendraient-ils compte que les chrétiens ne sont pas, comme le leur racontent les extrémistes, des croisés qui tuent les musulmans ? » (Entretien avec La Croix 13 mai 2022). En 2022, la personnalité très complexe de saint Charles de Jésus nous est donnée comme un signe de l’universelle fraternité qui, tel un pont, peut relier des rives infiniment éloignées. Lui qu’on ne peut accuser d’avoir relativisé sa foi chrétienne, ni manqué de patriotisme, est plus que jamais le signe que cette fraternité est possible.

De nombreuses rencontres interreligieuses de haut niveau en 2022

La fraternité persévérante du Pape François et du Grand Imam Ahmed Al-Tayyeb est un autre signe d’espérance. Ils se sont retrouvés à Bahreïn pour donner suite à leur déclaration conjointe de février 2019 sur la « La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». Mais ils ne sont pas les seuls à avoir participé en 2022 à des congrès interreligieux d’ampleur. De hauts responsables religieux se sont également réunis à Bali (Indonésie), à Noursoultan (Kazakhstan), à Rome (Italie – avec Sant’Egidio), à Bahreïn, à Ryadh (Arabie Saoudite) ou encore à Fès (Maroc). Simples démonstrations diplomatiques en vue de proclamer quelques belles intentions ? Ou bien avons-nous là un processus qui, depuis quelques années déjà, construit un nouveau « régime de relations » entre religieux conscients de leur responsabilité pour le bien commun planétaire, entre leaders attentifs à s’engager pour consolider une vraie citoyenneté enrichie par la spiritualité, entre responsables désireux d’apaiser les esprits et surtout de préserver leurs institutions religieuses des dangers mortels de la manipulation politique ? Nul ne peut dire aujourd’hui ce que sera la suite de ces processus, mais il est important de remarquer qu’une certaine « habitude » de se rencontrer se développe depuis deux voire trois décennies, et qu’elle conduit à des échanges de plus en plus profonds.

La Fraternité est à célébrer, à vivre, à consolider

La rencontre de 2019, à Abu Dhabi, entre le pape François et le grand imam Ahmed Al-Tayyeb a de fait poussé l’ONU, en 2020, à décréter le 4 février « Journée Mondiale de la Fraternité ». Cette date a été choisie en souvenir de la rencontre entre le pape François et le grand imam d’Al-Azhar. Car la rencontre de 2019 a été citée comme modèle : cela montre l’apport majeur du dialogue interreligieux dans le monde d’aujourd’hui. Le 4 février 2023, célébrons la fraternité et vivons-là !

Le thème de la rencontre entre les des deux hommes à Bahreïn du 3 au 6 novembre 2022 pouvait sembler quelque peu anodin. Mais le dialogue « Orient-Occident » avait été considéré comme un point majeur à traiter ultérieurement par le document signé en 2019. Ce thème leur avait semblé essentiel. Le pape et le grand Imam savent en effet que les occidentaux et les orientaux ont développé au long des siècles un regard sévère voire méprisant les uns-sur-les-autres, et un ressentiment qui n’est pas encore dissipé. On sait par exemple comment la relation avec l’Occident, aux 19e et 20e siècles, a nourri parmi les peuples d’Orient de grands élans de réformes mais également un immense sentiment d’humiliation qui a fourni du combustible idéologique au terrorisme de ces dernières années.

Si le Cheikh Ahmed Al-Tayyeb, tout comme le chef de la Ligue Islamique mondial Mohammed Al-‘Issa qui s’est exprimé à Bali et à Rome récemment, prend la peine de revisiter le regard de l’Orient sur l’Occident, c’est loin d’être anodin. Leurs discours de Rome, Bali, Noursoultan ou Bahreïn proposent en effet de nouvelles perspectives et un regard nouveau sur l’occident, qu’on pourrait qualifier de plus lucide et de plus bienveillant. Cela ne les empêche pas de rester critique mais il faut reconnaître là un effort important pour parler à des partenaires et chercher la complémentarité.

L’effort d’élaboration d’un nouveau magistère islamique se poursuit

L’une des tâches du SNRM est bien sûr d’observer attentivement la manière dont évoluent les mondes musulmans. Sans pouvoir embrasser exhaustivement tous les aspects et sans ignorer les évolutions inquiétantes de l’Afghanistan, de l’Indonésie, et de certains pays d’Afrique minés par l’activisme islamiste, nous pouvons en même temps remarquer qu’une nouvelle dynamique cherche à s’enclencher, avec la mise en place d’outils pour élaborer un nouveau « magistère » islamique. Les ligues islamiques d’Oulémas, du Maroc à l’Indonésie, en passant par le Sahel et l’Arabie Saoudite, tentent de construire ces outils au cours de congrès plus réguliers, même si on ne sait pas toujours comment ils sont coordonnés. Al-Azhar travaille par exemple avec plus d’ardeur pour mettre en place une institution capable de concurrencer la longue influence des Frères musulmans, ou celle de théologues wahhabites assez divisés.

Il faudra bien sûr évaluer en temps voulu le résultat de l’activité de l’instance placée aujourd’hui sous la protection d’Al-Azhar et nommée « Conseil des Sages » (ou des anciens) que le Pape François a été invité à rencontrer à Bahreïn. Comme Benoît XVI avant lui, le pape lui a surtout adressé un appel toujours d’actualité : les religions doivent assainir tout ce qui entache leur crédibilité, en particulier leur rapport au pouvoir et à la violence. Le pape n’a de cesser de rappeler cette exigence fondamentale, car il en va des critères d’une religiosité authentique. Quant à la méthode, elle ne manque ni de hauteur spirituelle ni d’ambition solidaire : « Nos moyens sont essentiellement au nombre de deux : la prière et la fraternité. Telles sont nos armes, humbles et efficaces. Nous ne devons pas nous laisser tenter par d’autres moyens, par des raccourcis indignes du Très-Haut, dont le nom de Paix est insulté par ceux qui croient aux raisons de la force, qui alimentent la violence, la guerre et le marché des armes » (au Conseil des Sages – Bahreïn 5 novembre 2022).

Le danger toujours réel d’une manipulation des religions

Alors que les enjeux planétaires sont devenus particulièrement inquiétants et que les religions risquent encore d’être utilisées au profit de visions irrationnelles ou identitaires, voire comme mobilisation idéologique de populations laissées réellement pour compte et sans recours, quand ce n’est pas pour servir des visées géopolitiques et militaires clairement théorisées, il est urgent de construire des spiritualités et des religions libres de tout agenda politique. C’est paradoxalement le seul moyen de leur donner un rôle authentique dans l’élaboration d’un monde vivable et durable. Seules des religions et des spiritualités libres de tout agenda politique pourront apporter une contribution à l’élaboration de solutions. Cela vaut en Russie, en Europe occidentale, aux USA, en Iran, en Afghanistan… etc.

On perçoit en France toute l’importance de ce débat aujourd’hui, en regrettant toutefois le poids d’une suspicion exagérée à l’égard de croyants qui agissent souvent comme des citoyens exemplaires. Mais la hauteur de vue et la qualité de leur réflexion, au cours des consultations des dernières semaines sur la fin de vie en France, est tout à l’honneur des responsables des cultes français. Leur souci premier a été de dialoguer ensemble et de participer au débat de la société comme le rappelle le président de la Conférence des Evêques de France +Eric de Moulins-Beaufort : « nous ne sommes pas le ­tribunal des religions qui jugeraient la société ». Non pas juger, mais accompagner leurs contemporains dans ce qui demeure une question de vie, tel était le but des responsables des cultes français. Ils se sont ainsi exprimé à la hauteur des enjeux pour les temps à venir : montrer comment les religions sont au service de la vie, la vie heureuse, la vie éclairée, la vie capable de don gratuit, la vie en interaction solidaire avec l’environnement, la vie comme croissance d’une liberté toujours plus profonde et toujours plus responsable.

22 décembre 2022, Jean-François Bour (dir. SNRM)

 

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