Charles de Foucauld canonisé: le regard de Mgr Claude Rault

Charles de Foucauld à l’épreuve de sa canonisation

Charles de Foucauld, que nous avons l’habitude de nommer « Le Frère Charles » tout simplement, désirait-il vraiment « devenir saint » ? Voilà une perspective qui ne semblait pas le préoccuper et lui paraissait trop lointaine. Son souci constant était plutôt de chercher à suivre, imiter Jésus, essayant de lui ravir « la dernière place ». Dernière place ? Son directeur spirituel écrivait un jour à Marie de Bondy, sa cousine : « Jésus a tellement pris la dernière place que personne ne saurait la lui ravir ». Mais qu’il le veuille ou non, le voici déclaré « saint » au regard de l’Eglise catholique. Aurait-il donc pris le risque de suivre Jésus de trop près ?

Sainteté n’est pas perfection

Voici plusieurs années déjà, dans le contexte de la guerre d’indépendance de l’Algérie, sa béatification (étape avant la canonisation) fut mise en « stand-by » puis reprise par l’un de mes prédécesseurs, Mgr Jean-Marie Raimbaud (NDLR. L’évêque du Sahara algérien est en effet chargé de suivre les démarches de cette cause). Il me dit alors : « Oh ! Il ne risque pas d’être béatifié, il a trop écrit ! » De fait quelques lettres où il s’exprimait sur l’Islam, sur le devenir de l’Algérie dans le sein de la colonisation pouvaient faire difficulté si l’on ne prenait pas en compte le contexte du temps. C’est vrai qu’il a tellement écrit : méditations, lettres, réflexions, carnets, sans parler de son livre sur l’exploration du Maroc, son fameux dictionnaire tamashek, ses poèmes retranscrits dans la même langue…

Mais la question est-elle là ? Nous savons tous que sainteté n’est pas perfection. Participant à la messe des canonisations à Rome, le 15 mai dernier, j’ai eu plaisir, comme tant d’autres, à l’entendre de la bouche du pape François :

« Nous avons ainsi fait de la sainteté un objectif inaccessible, nous l’avons séparée de la vie quotidienne au lieu de la rechercher et de l’embrasser dans le quotidien, dans la poussière de la rue, dans les efforts de la vie concrète et, comme le disait Thérèse d’Avila à ses sœurs, «parmi les casseroles de la cuisine».

Une postérité spirituelle porteuse de son message

Alors, le Frère Charles pourrait-il être imité ? Son méritant directeur spirituel déjà cité l’écrivait un jour à sa cousine Marie de Bondy : « Il est plus admirable qu’imitable ! ». En fait, il ne s’agit pas tant de l’imiter, lui, que de se mettre à la suite de Jésus de Nazareth, comme il a tenté de le faire. Mettre la sainteté à ce niveau de notre vie ordinaire, c’est la mettre à la portée de toute personne.

Sa canonisation à Saint Pierre de Rome m’a de nouveau impressionné et marqué. J’avais déjà été porteur de sa béatification à Rome le 13 novembre 2005, héritant de cette mission de mes prédécesseurs évêques du Sahara.

Le Frère Charles m’avait surtout parlé à travers les « témoins », hommes et femmes, de sa famille spirituelle présents sur le Diocèse : Petites Sœurs de Jésus, Petits Frères de Jésus… cette « famille » compte en effet 19 branches diverses : hommes et femmes, religieuses, religieux, prêtres, laïcs. Ils s’efforcent d’incarner la vie et le message de Jésus dans la prière et la présence au milieu des gens les plus modestes, voire même les plus pauvres. J’ai toujours été touché par la qualité de leur accueil, de leur vie de relation et de leur vie fraternelle en petites communautés. Sur ce dernier point, ils vivent ce que le Frère Charles n’a jamais pu vivre, tout en désirant fonder de son vivant une nouvelle congrégation. Disons-le il aurait pu, de par les exigences qu’il se donnait, les reporter sur ses compagnons. Son directeur spirituel, l’abbé Huvelin l’avait dissuadé d’en accueillir à cause de cela. Il est donc mort seul, le soir du 1er décembre 1916, victime d’un rezzou sénoussite chargé de l’enlever dans le contexte de la guerre qui sévissait en Europe, sans laisser derrière lui la congrégation dont il avait rêvé.

La charge qui m’avait été confiée de suivre sa cause de béatification m’a amené à en connaître davantage sur lui et aussi m’a interpellé spirituellement. J’en savais peu sur la vie de ce marabout chrétien, tout en admettant que sa propre existence me demeurait une énigme tant elle est déroutante. Successivement enfant orphelin gâté, agnostique, piètre officier, explorateur, chercheur de Dieu, converti insatisfait à la recherche de sa vocation, ermite, missionnaire sans trop le dire, linguiste brillant malgré lui. Le tout était couronné par un désir de fraternité universelle puisé dans l’Evangile.

Sous quel angle l’aborder ? Impossible de faire un choix : il est tout à la fois. C’est sans doute cette complexité qui l’a rendue si attrayant. Mais son idéal de Fraternité universelle me semble le plus bel héritage qu’il ait laissé à derrière lui.

Une conversion marquée par l’Islam

Ce que je retiendrai d’abord, ce sont les circonstances de sa conversion. Devenu agnostique dès son adolescence, marqué par la perte de ses parents dès l’âge de 6 ans, recueilli par son grand-père, il avait perdu les points de repère qui auraient pu l’influencer dans son avenir de chrétien. A la fin de ses études, son grand-père l’orienta vers la vie militaire qui de fait ne lui allait pas. Après une formation d’officier marquée par l’indolence, une vie facile, des relations féminines plus que légères, il finit par abandonner l’armée. Et il se lança à l’âge de 26 ans dans sa fameuse exploration du Maroc, déguisé en rabbin, avec pour guide un juif marocain. Il avait déjà lors d’une expédition militaire goûté la vie spartiate et simple au milieu de ses camarades de combat, parmi lesquels quelques musulmans.

Il fait cette exploration dans un milieu de croyants, ce qui provoque déjà en lui des interrogations sur la foi.

Il écrit le 8 juillet 1901 à son ami Henri de Castries : « L’Islam a produit en moi un profond bouleversement… la vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines… Nous sommes faits et nous sommes nés pour des choses bien plus grandes… Je me suis mis à étudier l’Islam, puis la Bible, et la grâce de Dieu agissant, la foi de mon enfance s’est trouvée affermie et renouvelée ».

Et voici ce qu’écrit Ali Merad à ce sujet: « C’est en terre d’Islam, on le sait, que Charles de Foucauld ressentit sinon le jaillissement irrésistible de la grâce, du moins les premiers tressaillements de l’être annonciateurs des premiers mouvements de son âme vers les sentiers de la foi » (Ali Merad. « Charles de Foucauld au regard de l’Islam. P.76).

Il réussit son exploration au Maroc, revient à Paris, devient célèbre, mais garde un arrière fond d’insatisfaction. Il fréquente alors des églises, « récitant, écrit-il, cette étrange prière : mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ! ».

Sur les conseils de sa cousine Marie de Bondy, il va trouver l’abbé Huvelin, un prêtre renommé de Paris. Celui-ci lui demande de se confesser et de communier. Séance tenante, il s’exécute, lui qui avait toujours du mal à se soumette à quelque autorité ! Sa vie bascule et il se convertit avec l’intention de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. Il écrira : « Aussitôt que je crus qu’il y avait un Dieu, je compris que je ne pouvais vivre que pour lui : ma vocation religieuse date de la même heure que ma foi ». A Henri de Castries le 1er aout 1901)

Et Charles va passer 15 ans à rechercher comment se mettre à la suite de Jésus. Il tourne sur lui-même et il découvre à Nazareth son idéal de « fraternité universelle » qui fait une fois encore donner un tournant à sa vie : il se prépare au sacerdoce, est ordonné prêtre et il part dans le sud-ouest algérien, à Beni Abbès, pour tenter de vivre comme Jésus caché dans la bourgade de Nazareth.

Une existence sous le signe d’une Fraternité offerte et reçue

Les gens appellent sa maison la « khawa », la Fraternité. Il en est heureux. Assoiffé de partage et de justice, il dénonce l’esclavage, rachète des esclaves, partage avec les plus démunis. Désireux d’aller encore plus loin dans la fraternité, il est séduit par l’idée d’aller vivre à Tamanrasset, dans le Hoggar. Connaissant déjà très bien la langue arabe, désirant être plus proche des gens de ce village,  il se met à l’étude de la langue tamasheq. Il avait déjà banni tout prosélytisme. « Mon apostolat doit être celui de la bonté. En me voyant, on doit dire : puisque cet homme est si bon, sa religion doit être bonne… »

Charles fait le bien autour de lui, multiplie ses relations, travaille d’arrachepied la langue dans le but d’écrire un dictionnaire. Survient une sécheresse très sévère. Nous voici en janvier 1908. Il a tout donné et partagé de ses vivres aux gens du village frappés par la famine. Lui-même est atteint de scorbut, déprimé et il s’apprête à mourir. Les Touaregs s’en aperçoivent, alertent le village. Les femmes vont traire les quelques chèvres faméliques des environs et lui sauvent la vie en lui donnant le lait qui était destiné aux enfants. Lui qui désirait faire le bien, donner et donner encore jusqu’à le payer de sa propre vie, lui, le Vicomte de Foucauld, reçoit la vie de plus pauvres que lui ! Il est guéri et rétabli. L’un de ses biographes, Antoine Chatelard, parlera même de sa « seconde conversion ». Il est l’objet d’une sollicitude qui va le transformer et le simplifier. Sans qu’il l’ait voulu, les gens de Tamanrasset l’on fait parvenir au sommet de la Fraternité : celle qui nous fait non seulement donner, mais aussi recevoir. La Fraternité Universelle, en effet, pour être totale peut exiger le dynamisme de la réciprocité.

C’est cette phase de sa vie qui me rejoint le plus. Je ne peux pas dire que les musulmans m’ont sauvé la vie, mais ils m’ont tellement apporté par leur abandon à Dieu, leur sens de la transcendance, de l’accueil, du partage. Tout particulièrement les plus pauvres ! Charles de Foucauld n’était pas un islamologue, un grand connaisseur de la culture et de la religion musulmane comme pouvait l’être son ami Louis Massignon. Il avait de l’Islam une approche et une connaissance dit plutôt sommaire. Mais son sens de la Fraternité l’a fait rejoindre son « Bien Aimé Frère et Seigneur Jésus » par l’amour de toute personne rencontrée, sans distinction de race, de langue, de religion. Il croyait en un « Salut pour tous », tout du moins il le désirait et ne pouvait envisager le sien sans celui des autres.

« La fraternité universelle »

La canonisation de Charles de Foucauld ne serait-elle pas celle de tous ceux et celles qui à travers le monde se donnent comme idéal de vie cette « Fraternité universelle » que le désormais « Saint » Charles de Foucauld  a tenté de vivre, laissant derrière lui cet héritage encore inachevé ?

Il a orienté le désir du don total de sa personne à Dieu vers l’identification avec les derniers, les abandonnés, au fond du désert africain. Il exprimait dans ce contexte son aspiration de sentir tout être humain comme un frère ou une sœur, et il demandait à un ami : « Priez Dieu pour que je sois vraiment le frère de toutes les âmes […] ». Il voulait en définitive être « le frère universel ». Mais c’est seulement en s’identifiant avec les derniers qu’il est parvenu à devenir le frère de tous. Que Dieu inspire ce rêve à chacun d’entre nous. Amen ! (Pape François. « Fratelli tutti » N°287)

 

+Claude Rault, évêque émérite de Laghouat-Ghardaia (Sahara algérien)

 

 

 

 

 

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